"1er juillet
... Tous les jours je suis auprès des affamés, des persécutés et des mourants, mais je suis aussi près du jasmin et du pan de ciel bleu derrière ma fenêtre, il y a place pour tout dans une vie. Pour la foi en Dieu et pour une mort lamentable.
...Je pense à l'angoisse de tant de gens, je sais tout cela, tout, à chaque instant, il m'arrive de courber la nuque sous ce fardeau et en même temps, par une sorte de réflexe, j'ai besoin de joindre les mains. J'ai une certitude: je trouve la vie belle, digne d'être vécue et riche de sens. En dépit de tout. Cela ne veut pas dire qu'on se maintienne toujours sur les sommets et dans de pieuses pensées. On peut être brisée de fatigue d'avoir longtemps marché, d'avoir passé des heures à faire la queue, mais cela aussi c'est la vie... et quelque part en vous il y a quelque chose qui ne vous quittera plus jamais !
17 septembre
Mon Dieu, donne -moi la paix et la force de venir à bout de tout. Il y a tant à faire.
Je voudrait pouvoir venir à bout de tout par le langage, pouvoir décrire ces deux mois passés derrière les barbelés, les plus intenses et les plus riches de ma vie, et qui m'ont apporté la confirmation éclatante des valeurs les plus graves, les plus élevées de ma vie.
Cela me fait pensesr tout à coup à cette femme dont les cheveux de neige encadraient le noble visage ovale... J'ai passé tout un après-midi avec elle dans les baraquements de transit.
A quelques jeunes filles qui étaient venues nous rejoindre, elle dit:
- Attention, demain matin lorsque nous partirons, chacune d'entre nous n'aura le droit de pleurer que trois fois.
L'une des jeunes filles répondit:
- On ne m'a pas encore distribué mon ticket de rationnement pour pleurer.
Mon coeur est une écluse où se pressent des flots de souffrance toujours renouvelés.
Avec Jopie, sous le ciel étoilé, nous parlions.
Je me suis souvent sentie-et je me sens encore- comme un navire qui vient d'embarquer une précieuse cargaison; on largue les amarres et le navire prend la mer, libre de toute entrave; il relâche dans tous les pays et prend partout à son bord ce quil y a de plus précieux.
Il m'a fallu deux soirées pour me décider à lui raconter ce que j'ai de plus intime. Pourtant j'avais très envie de lui dire, comme pour lui faire un cadeau. Alors je me suis agenouillée là, sur la vaste lande, et je lui ai parlé de Dieu.
Il faut apprendre à vivre avec soi-même. Il faut d'abord apprendre à se pardonner ses défauts si l'on veut pardonner aux autres. C'est peut-être l'un des apprentissages les plus difficiles pour un être humain, que celui du pardon de ses propres fautes. La condition première en est de pouvoir accepter, et accepter généreusement, le fait de commettre des fautes et des erreurs.
30 septembre
Pour l'instant me voilà dans mon coin, fiévreuse et prise de vertiges, et incapable de faire quoi que ce soit. je viens de m'éveiller la bouche sèche, j'ai tendu la main vers mon verre et cette gorgée d'eau m'a emplie de gratitude, et j'ai pensé: Si seulement je pouvais circuler là-bas pour donner une gorgée d'eau à quelque-uns de ces malheureux entassés par milliers ! J'ai toujours la même réaction:"Allons, ce n'est pas si grave, calme.toi, ce n'est pas si grave, reste calme". Chaque fois qu'une femme, ou un enfant affamé, éclatait en sanglots devant l'un de nos bureaux d'enregistrement, je m'approchais et me tenais là protectrice, les bras croisés, souriante, et en moi-même je m'adressais à cette créature tassée sur elle-même et désemparée. Et je restait là, j'offrais ma présence, que pouvait-on faire d'autre ? Parfois, je m'asseyais à côté de quelqu'un, je passais un bras autour de son épaule, je ne parlais pas beaucoup, je regardais les visages.
Toutes mes impressions sont là, comme des étoiles scintillant sur le velours sombre de ma mémoire.
Si les turbulences sont trop fortes, si je ne sais plus comment m'en sortir, il me restera toujours deux mains à joindre et un genou à fléchir. C'est un geste que nous ne nous sommes pas transmis de génération en génération, nous autres Juifs. J'ai eu du mal à l'apprendre. C'est l'héritage le plus précieux de l'homme dont la meilleure part prolonge sa vie en moi.
Quelle étrange histoire, tout de même, que la mienne, celle de la fille qui ne savait pas s'agenouiller. Ou-variante- de la fille qui a appris à prier."
Hetty Hillesum est morte le 30 novembre 1943 dans le camp de concentration d'Auschwitz.
Elle avait 29 ans